jueves, 11 de agosto de 2011

Les ballades des balades, ou vice versa



            Il a dormi avec moi sans s’en rendre compte. Et, pour comble de bizarrerie, moi, je ne me suis pas rendue compte non plus que nous étions en train de dormir ensemble. Quand je me suis réveillée, il était déjà là, plongé dans ses rêves les plus profonds, tel un infant perdu qui avait, finalement, retrouvé la chaleur d’un foyer.
            Au moins cela était ce qu’elle se donnait à croire. Elle aimait regarder les gens, leur profil, leur allure et, ainsi, leur attribuer toute sorte d’histoires. Voilà pourquoi elle aime bien voyager dans le car. On rencontre tout un éventail de personnalités qui devient de plus en plus large au fur et à mesure qu’on les décore. Par ailleurs, on pourrait dire qu’elle n’a jamais abandonné ses jeux d’enfance : ses poupées de jadis, sont devenues les gens d’aujourd’hui, avec lesquels elle crée une myriade de fictions.

***

            C’est une fille jeune – toujours jeune – aux traits délicats ; même si, en réalité, ils sont ainsi uniquement à cause de son allure et de ses vêtements, qui les teignent de délicatesse. En effet, sa prestance n’est pas le reflet de sa personnalité, elle en est la créatrice. Ainsi, le contenant s’approprie petit à petit – elle est toujours petite – du contenu, comme une tache vivante qui devient par elle-même un chef-d’œuvre sur une toile vide. Elle est victime de cet être inconnu qui dessine sur elle, comme une main sans maître, des créations inédites déjà connues par tout le monde.
            Peu importe son nom. Elle n’a pas de nom, et elle en a plusieurs à la fois.
Elle n’a pas de foi non plus, sa seule croyance est la mode, un mode de vie incroyable, au moins pour quelqu’un comme moi.
            D’ailleurs, peu importe ce qu’elle fait, mais comment elle le fait. La façon dont elle monte au bus,  dont elle marche, et même dont elle reste assise montre qu’elle n’appartient pas à ce monde. Elle marche vite sans se dépêcher, en portant avec elle sa nonchalance (re)cherchée, ainsi que son look qui n’a rien à voir avec celui des autres, comme si toutes les contradictions de la vie étaient contenues dans ce verre vide.
            En plus, au contraire des autres, elle n’a pas besoin de se cacher derrière un livre, ou entre les auriculaires de son baladeur pendant mon discours, mais il suffit de se cacher derrière son impassible visage qui envisage faire face à la pénurie avec une telle facétie. Quand même, je demeure dans ce bus, où je continue à prononcer mon monologue écœurant appris par cœur, dont la monotonie  empêche que les effets désirés soient achevés. Personne ne va me donner un sou. Je suppose que les gens, habitués à écouter tous les jours des telles misérables histoires de misère, n’y prêtent plus attention. Alors, je me rends compte que les portraits de misère, comme le mien et aussi comme le sien – même si la misère n’est pas la même-, sont comme la drogue : ils doivent être de plus en plus intenses pour nous bouleverser.
            Pourtant elle, au dépit de son manque d’intensité, me bouleverse toujours.

***

            Le même rêve. Toujours le même rêve, sauf que cette fois il semblait s’être réalisé ou, au moins,  avoir survécu au passage du sommeil à la veille, ce qu’il s’amuse à  considérer comme le purgatoire des rêves.
            En effet, elle était là, pas plus recroquevillée ni cachée dedans la capuche de son manteau - comme elle l’était quand le jeune garçon était monté au car - mais épanouie, tel un papillon qui abandonne son cocon GAP pour éblouir le monde avec sa grâce éclatante. Non, il ne s’agissait pas d’un rêve, car un être si extraordinaire ne pouvait appartenir qu’à la réalité.
            Néanmoins, il savait bien que son rêve récurrent pouvait lui jouer un mauvais tour, lui faire croire que cette fille imaginaire - mais dont la vitalité pouvait arriver au point de le blesser - pourrait non seulement exister, mais aussi l’aimer en retour. C’était la faute à sa dernière vie, une vie de mendicité, pendant laquelle l’adolescent s’abaissait à demander l’aumône au bus, au métro, n’importe où. De fait, le clodo était convaincu qu’il s’était rapetissé de sept centimètres, il en était sûr, puisqu’il se sentait toujours de plus en plus infime.
            En plus, le vagabond involontaire craignait que son rêve se moque de lui, en lui montrant une fausse réalité, la plus convoitée de toutes, celle de la rencontrer. Il se méfiait de lui, car il savait bien que les fantaisies ne sont jamais aussi réelles que dans nos propres rêves. Le clochard voyait déjà son rêve, triomphant, avec un sourire narquois aux lèvres. Ce rêve qui insistait pour la faire toujours sa protagoniste, tel un célèbre réalisateur obstiné à la faire toujours la radieuse vedette de ses innombrables films.
            Et, pourtant, elle était à côté de lui, en train de regarder le lever du soleil par la fenêtre du car ; il la sentait et ne pouvait pas croire jusqu’où son rêve était allé pour le tromper. En effet, tel un sculpteur de la renaissance, il s’était donné le mal de récréer une figure humaine peinte des couleurs flamboyantes de l’aube. C’était un spectacle unique : le paysage était devenu le bouffon personnel à elle, lequel, avec ses couleurs et mouvements erratiques ne voulait que l’amuser, en lui donnant une représentation fantastique qui se reflétait sur son visage.
            D’ailleurs, le chômeur apercevait facilement le changement subi par le paysage, qui avait l’air d’avoir le trac à cause de sa présence de reine. Il sentait que les lacs et les ruisseaux ne respiraient plus doucement comme d’habitude, mais que leur respiration était devenue agitée accéléré et sa-ca-dée, tout au même temps. En plus, le passager voyait comment l’intensité des couleurs avait augmenté : le bleu était plus bleu, le vert plus vert et le blanc plus blanc quand elle illuminait le paysage de son regard explorateur. Tout était plus vivant quand cette fille était là.
            Il voulait plus que rien au monde s’approcher d’elle, l’explorer de la même façon dans laquelle elle explorait l’horizon et devenir, lui aussi, vivant. Cependant, le jeune homme n’osait pas le faire. Il regardait avec dépit le signe d’interrogation suspendu entre lui et le monde inconnu de cette inconnue. Mais l’adolescent n’osait pas franchir cette ligne imaginaire, car il savait bien que le charme de certaines choses réside dans son mystère. Et cette fille constituait un mystère en elle-même, un mystère indépendant du monde qui l’entourait, un mystère qu’il aimerait bien dévoiler, petit à petit, de la même façon dans laquelle on mange un ferrero rocher : en grignotant couche après couche, jusqu’à arriver au cœur.
            Il était plongé dans cette mer de pensées troubles quand il l’a senti bouger. En effet, elle était en train de sortir son baladeur de la poche de son manteau. Le volume de la musique était si haut que, par moments, il réussissait à entendre quelques morceaux de certaines chansons, lesquels semblaient être sélectionnés spécialement pour lui, ou, au moins, cela était ce qu’il a voulu croire. Ainsi, le jeune voyageur se sentait comme un pigeon veinard, qui recevait les meilleures miettes d’un pain au chocolat, celles les plus douces :

Et dès que je l'aperçois
Alors je sens en moi
Mon cœur qui bat.

            Alors, le garçon, complètement sûr qu’elle était en train de parler avec lui avec des paroles d’autrui, a voulu lui répondre. Il voulait lui dire quelque chose, se présenter, lui montrer ses intentions et son âme simultanément:

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir

            Oui, c’était sûr que le métèque avait bien compris son jeu musical, car immédiatement après avoir écouté la chanson qu’il lui avait dédiée, la passagère inconnue s’est mise à chercher une autre mélodie avec laquelle lui répondre :

Il y a des mots qui me gênent des centaines de mots des milliers de rengaines qui ne sont jamais les mêmes
Comment te dire ? Je veux pas te mentir tu m'attires
Et c'est la que ce trouve le vrai fond du problème
(…)
Je te veux toi avec défauts
Et tes problèmes de fabrications
Je te veux toi, j'veux pas un faux
Pas de contrefaçons
j'vais pas te rendre pour prendre un autre
j' vais pas te vendre pour une ou deux fautes
Je veux tes mots, je veux ta peau
C'est jamais trop
Je te veux plus, changé d'avis
J'ai vu un autre un peu plus joli
Je ne veux pas, je ne veux plus
Jamais voulu
Et puis t'es qui j'te connais pas
T'as dû rêver ce n'était pas moi
Mes confusions, tu les connais
Laissons tomber

            Horrifié, puisqu’il l’avait déjà sentie dubitative bien avant qu’elle le lui laisse entendre, le jeune amoureux a commencé à chercher quelques mots pour la convaincre de ne pas le lâcher,  pour la conquérir. De fait, d’après lui, elle était une cité fortifiée, laquelle, à peine commençait à baisser le pont pour laisser passer les gens, s’en repentait rapidement et le levait de nouveau, en fermant toutes ces portes.

Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas

Je suis la pluie et tu es mes gouttes
Tu es le oui et moi le doute
(…)
T'es le jamais de mon toujours
T'es mon amour t'es mon amour

            De nouveau, elle avait laissé les slows parler à sa place. De fait, elle ne lui avait pas parlé dans tout le périple, et elle n’a pas eu besoin de le faire, car il ne fallait pas qu’elle parlât pour qu’il pût l’entendre. Et il l’entendait bien, pas vraiment à cause de son iphone, mais plutôt grâce à sa proximité.
            Donc, il a pris sa réponse comme un « oui ». Puis, le mecton s’est mis à penser ce qu’il allait faire ensuite. Il savait bien qu’il devait avoir patience et ne pas la forcer ; mais, au même temps, le pauvre amoureux mourait d’envie de commencer une vie avec elle ou, au moins, de la revoir. Or, en réalité, de la voir pour la première fois, car son visage se penchait toujours vers la fenêtre. Alors, le garçon a choisi deux ballades, pour lui montrer sa persévérance sereine.
           
Je dois juste m'asseoir
Je ne dois pas parler
Je ne dois rien vouloir
Je dois juste essayer
De lui appartenir
De lui appartenir
Je l'aime à mourir

On serait juste Toi et Moi
Près d'ici ou là-bas
Sans règles dignes et sans foie
Quand tu veux on y va

            Alors la princesse est restée muette, plus mouette que pendant tout le trajet. En effet, maintenant son silence était plus lourd que jamais, et lui, il sentait comment ce silence costaud égrappait l’air jusqu’à le déchirer. Néanmoins, cela n’a pas été tellement terrible, car il avait déchiré au même temps non seulement sa ligne imaginaire, son signe d’interrogation, ses murailles et ses portes, mais aussi tous leurs doutes.

J'ai rendez-vous avec vous
La fortun' que je préfère
C'est votre cœur d'amadou
Tout le restant m'indiffère
J'ai rendez-vous avec vous !

            Avec ces dernières paroles, la fille de ses rêves s’en est allée, mystérieuse comme toujours. Du fait, de la même façon que Hansel et Gretel ont laissé des miettes pour marquer le chemin de retour, elle a laissé, en partant, trois points suspensifs…
            Pourtant, avant de descendre elle l’a regardé dans les yeux pour la première fois. Elle avait un regard intermittent qui, par moments, lançait des éclats éblouissants et qui, peu après devenait plus apaisant que la plus tranquille des berceuses. C’étaient ces yeux qui ont crié tout ce qu’elle avait tu ce matin, qui ont chanté la dernière ballade :

Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c'est joli pour se parler d'amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris.








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